Lettre à Jaynie – Nada Dulle

Je vis mon itinéraire depuis maintenant cinq ans. Je souffre d’un cancer du sein de stade IV qui a produit des métastases et les médecins disent qu’il est incurable. 2014 a été une année d’enfer pour moi. En janvier, j’ai eu cinq semaines de radiothérapie, mais j’ai trouvé une autre bosse sous mon aisselle droite en mars, et c’était un cancer. Ensuite, j’ai reçu cinq mois de médicaments expérimentaux qui ont semblé prometteurs au début, mais en juillet, ils ont cessé d’être efficaces. J’ai commencé en août une chimiothérapie, qui m’a imposé plusieurs aller-retour jusqu’à Calgary. Je prends actuellement des médicaments d’entretien, dont la liste d’effets secondaires est longue comme mon bras.

2014 a été une année pénible pour moi, mais durant cette période, j’ai eu l’occasion de rencontrer une jeune femme qui a touché ma vie. Mon récit est une lettre adressée à cette belle adolescente dont la vie a tourné court à cause de son itinéraire du cancer. J’ai écrit cette lettre l’année dernière après qu’elle ait succombé à la maladie. Je vivais alors une dépression terrible dont j’ai mis des semaines à émerger. J’étais dans un endroit très sombre au moment où Jaynie a été emportée. Cette lettre est mon hommage à sa vie.

 

12 juin 2014

Chère Jaynie,

Ta vie a été beaucoup trop courte : tu as été emportée trop tôt. Pourtant, malgré ton jeune âge, tu as vécu beaucoup de choses qu’une adolescente de 15 ans ne devrait jamais éprouver. Par contre, il y a des choses que tu ne vivras jamais : terminer tes études secondaires, puis le collège et l’université, fréquenter le garçon idéal, te marier, avoir des enfants, les envoyer à l’école, avoir une carrière. Cette liste est presque infinie… mais on t’a diagnostiqué un cancer il y a deux ans?; tu as subi une chirurgie, puis une chimiothérapie et d’autres traitements, et des pilules et de la douleur, et tu as enfin perdu la vie. Personne ne devrait vivre tout cela, et particulièrement à ton âge.

J’imagine des gens — toutes sortes de gens — jeunes, vieux, hommes, femmes de tous les horizons, et nous participons tous et toutes à une course. Nous courons pour différentes raisons, et la ligne d’arrivée n’est jamais en vue. Dans ma course, je vois des personnes courir à mes côtés?; un moment plus tard, elles ralentissent et, très bientôt, n’y sont plus. Leur course a pris fin, pour une raison ou une autre, sans atteindre la ligne d’arrivée. Cela me rend vraiment triste, et je pleure aujourd’hui pour la perte, la souffrance et la douleur des gens qui sont encore dans la course et qui doivent continuer à courir, même s’ils et elles aimeraient s’allonger et s’arrêter, en hommage à vous et à tout ce que vous avez laissé pour le reste d’entre nous, qui courons encore. Je dois cesser d’écrire pour pleurer.

Je ne sais pas ce que tu as vécu, même si j’ai moi aussi un cancer. Chacun et chacune d’entre nous est une personne unique avec des expériences qui nous sont particulières. Personne ne comprend vraiment comment nous nous sentons tous et toutes parce que nous sommes des individus avec nos propres filtres, préjugés et lunettes roses.

Je peux imaginer une partie de ce que tu as vécu, du fait d’avoir moi-même subi une intervention chirurgicale, une chimiothérapie, des pilules, la dépression, l’épuisement et tout le reste de ce que doit endurer un organisme aux prises avec le cancer. Pourtant, chaque personne a sa propre expérience, ce qui est très difficile à décrire aux gens qui ne la partagent pas. La famille et les amis ont une bonne idée de ce que nous traversons, du fait de voir de leurs propres yeux comment nos corps se battent — mais ils ne peuvent jamais vraiment nous comprendre. Ils et elles voient comment tout cela nous affecte toi et moi, mais ils ne comprennent pas.

Jaynie, je sais que tu es décédée chez toi, entourée de ta maman, ton papa et tes frères. Je veux moi aussi mourir à la maison, entourée de ma famille. Je sais aussi que tu t’es préparée à tes derniers moments dans ce monde — une pensée que je trouve très émouvante, triste, joyeuse, apaisante et preuve de beaucoup de courage chez une aussi jeune femme. Je t’admire pour cela, pour ce que tu as traversé et pour ce que tes parents ont vécu en te laissant partir une fois le moment venu. Je ne sais pas si j’arriverai à faire ce que tu as fait, moi qui ai vécu 52 ans.

Je n’ai pas pu assister à tes funérailles, même si mes pensées t’ont accompagnée ainsi que ta famille. J’étais à Calgary à l’hôpital Tom Baker, en attente d’une tomodensitométrie afin d’évaluer les progrès de mon propre cancer. Je demeure dans la course, Dieu seul sait pour combien longtemps. Je cours toujours et il y a des moments où je suis tellement fatiguée, fatiguée de la course, de la peur, du sentiment de perdre les autres qui courent avec moi. J’ai peur pour toutes ces personnes qui ne savent même pas qu’elles ont elles aussi amorcé cette course. Il y a des moments où je veux moi aussi cesser de courir tant mon esprit s’affaisse, épuisé de cette lutte. Ce qui me redonne vie et m’encourage à mettre un pied devant l’autre est la pensée de mes enfants, de ma belle-fille et de mes petits-enfants qui apportent tant de joie à ma vie. Je pense aussi à mon Murray qui dort à mes côtés tous les soirs, qui se tient à mes côtés tous les jours, tous m’encourageant mentalement et physiquement à poursuivre ma course qui n’est pas terminée. Je ne sais pas où cette course va me conduire ou combien de temps elle durera. Je dois cesser d’écrire à nouveau alors que je pleure pour nous tous.

Jaynie, cette lettre est pour toi et aussi pour moi, puisque j’ai dû poursuivre ma route en te laissant derrière moi — mais je ne t’ai quittée que dans le monde physique. Tu gardes une place dans mon cœur où toi et ton esprit demeurez en vie. Je vais t’y conserver une place au chaud.

Tu n’es partie que depuis 12 jours, mais ces 12 jours semblent être une éternité et j’arrive à peine à imaginer les émotions de tes parents, de tes frères, de ta famille et de tes proches.

Tant d’émotions déferlent en moi comme des vagues : il y en a que j’arrive à décrire?; d’autres, non. Je dois moi aussi te laisser aller, en sachant que moi aussi, je quitterai un jour la course pour de bon, alors que d’autres continueront à courir sans savoir où est la ligne d’arrivée. Il n’y a pas de gagnants — seulement des survivants. Jaynie, je te reverrai lorsque le cancer ne tentera plus de nous briser et que nous pourrons être totalement libres de la douleur, de la fatigue et de tout ce qui accompagne le cancer. Au revoir pour l’instant, Jaynie, nous nous reverrons.

Envole-toi, Jaynie, envole-toi?! Sois libre pour toujours?!

Nada

Calgary, Alberta